Sens et philosophie

La tendresse, elle aussi, s’enseigne

Et si la véritable force consistait à prendre soin des autres ? Réflexion sur la tendresse, l’éducation et l’intelligence artificielle.

Première publication : 19 mai 2023 · révisé le 27 octobre 2026 · version originale en espagnol ↗

Au petit-déjeuner, un ourson brandit un dinosaure en jouet devant l’ours à lunettes, qui l’écoute avec un sourire amusé.

La tendresse, elle aussi, s’enseigne

Nous vivons dans un monde qui célèbre la vitesse, la compétition et les résultats. Dans ce contexte, parler d’une éducation à la tendresse peut sembler naïf. Pourtant, je suis de plus en plus convaincu que peu de tâches sont aussi nécessaires.

Un dinosaure gentil

Un matin, pendant le petit-déjeuner, mon fils jouait au dinosaure méchant. Je lui ai demandé pourquoi son dinosaure était méchant. Sa réponse, d’une logique enfantine imparable, fut simple : parce que les dinosaures méchants étaient forts.

Je lui ai alors proposé une autre possibilité : et si les dinosaures gentils étaient encore plus forts ?

Je lui ai expliqué que faire du mal, s’imposer ou effrayer quelqu’un peut être assez facile. En revanche, maîtriser sa colère, se mettre à la place de l’autre, partager et choisir de ne pas humilier exigent une tout autre forme de force.

Naturellement, les inévitables « Pourquoi, papa ? » se sont enchaînés. Après quelques explications, il a semblé accepter l’idée. Il a continué à rugir avec autant d’enthousiasme, mais son personnage avait changé : il était désormais un dinosaure gentil.

Cette scène minuscule et quotidienne m’a laissé une question : si la bonté, la patience et l’empathie demandent un effort, qui nous apprend à les développer ?

Nous cherchons des professeurs pour apprendre les mathématiques, des entraîneurs pour développer nos muscles et des spécialistes pour perfectionner nos compétences. Mais qui nous aide à former notre caractère ? Où apprenons-nous à patienter, à écouter véritablement, à utiliser notre force sans écraser les autres ?

Je ne prétends pas avoir de réponse définitive. Mais une chose me paraît essentielle : la tendresse n’est pas simplement une qualité agréable. C’est une capacité humaine que nous pouvons, et devons, cultiver.

Sommes-nous égoïstes ou généreux par nature ?

Depuis des siècles, philosophes et scientifiques cherchent à comprendre notre nature morale. Hobbes a mis en lumière l’intérêt individuel et les conflits humains. Nietzsche a interrogé la volonté de puissance. Martin Buber, sous un autre angle, a placé la rencontre avec autrui au cœur de notre existence.

La recherche contemporaine étudie aussi la coopération, l’empathie et les comportements d’entraide chez les jeunes enfants et d’autres primates. Elle suggère que nos dispositions sociales ont des racines profondes, même si l’expérience et la culture les façonnent également.

Peut-être est-il vain de nous demander si nous naissons bons ou mauvais, comme si ces deux possibilités s’excluaient. Une question m’intéresse davantage : quelles conditions nourrissent notre générosité, et lesquelles encouragent notre égoïsme ?

Nous voici au cœur de l’éducation.

Le monde qui nous pousse vers l’individualisme

Nous sommes entourés de messages qui nous invitent à nous distinguer, à produire, à rivaliser et à prouver sans cesse notre valeur. Les réseaux sociaux peuvent renforcer cette tendance, en organisant une partie de notre expérience autour de la comparaison, de l’approbation et de la visibilité. Même le développement personnel devient parfois une course sans fin aux compétences et aux performances.

L’autre risque alors de devenir un concurrent, un obstacle ou un spectateur.

Et l’école, qui devrait nous aider à questionner cette logique, finit parfois par la reproduire.

Dès l’enfance, beaucoup d’élèves apprennent à mesurer leur réussite par leurs notes et leurs résultats individuels. Si l’un obtient une excellente note alors que vingt camarades échouent, le système peut tout de même considérer qu’il a réussi. Nous parlons de solidarité, de coopération et de citoyenneté, mais nous organisons encore une large part de l’expérience scolaire autour de la compétition.

Plus tard, nous nous étonnons de voir émerger une société excessivement individualiste. Peut-être devrions-nous nous demander quelles valeurs nous transmettons réellement, au-delà de celles affichées dans nos projets éducatifs.

Une tendresse forte

Que se passerait-il si la tendresse occupait une place centrale dans l’éducation ?

Je ne parle pas d’éviter toute frustration, de supprimer les limites ou de renoncer à l’autorité. La tendresse que j’imagine demande précisément le contraire : assez de force pour poser un cadre sans humilier, corriger sans détruire et accompagner sans effacer l’autre. C’est savoir reconnaître la vulnérabilité d’autrui sans en profiter.

À l’école, cette perspective transformerait notre manière de comprendre les erreurs, d’accompagner les élèves en difficulté et de construire les relations entre adultes et enfants. Elle nous obligerait également à prendre soin de ceux qui éduquent. Il est difficile de transmettre patience et attention lorsque les professionnels travaillent dans l’épuisement ou se sentent dévalorisés.

La tendresse ne peut pas se réduire à une jolie déclaration d’intention. Elle a besoin de conditions concrètes pour exister.

La tendresse à l’ère de l’intelligence artificielle

L’essor de l’intelligence artificielle rend cette réflexion plus importante encore. Nous disposons aujourd’hui de systèmes capables de produire des textes et des images, de traduire, de résoudre des problèmes, d’analyser des informations et d’assister de nombreuses activités intellectuelles. Certaines professions se transforment déjà ; d’autres continueront de changer.

Nous pouvons réagir en niant ces avancées, ou en les célébrant sans aucun esprit critique. Aucune de ces positions ne me paraît suffisante.

Nous devons comprendre la technologie et apprendre à l’utiliser, mais aussi nous demander quelle société nous voulons construire avec elle. Le progrès technique ne garantit pas, à lui seul, le progrès humain.

Nous pouvons développer des outils extraordinairement puissants tout en restant incapables d’écouter une personne qui souffre. Nous pouvons accroître notre productivité et fragiliser nos relations. Nous pouvons devenir impressionnants sur le plan technologique et continuer à agir avec cruauté.

Voilà pourquoi enseigner la coopération, le discernement, la responsabilité et la tendresse ne relève pas d’une préoccupation secondaire. Nous avons besoin de personnes capables d’utiliser des outils puissants sans confondre pouvoir et domination, ni intelligence et supériorité morale.

L’éducation doit préparer les élèves à vivre avec la technologie, mais aussi à reconnaître l’humanité de ceux qui les entourent.

La tendresse comme résistance

Ainsi comprise, la tendresse peut devenir une forme de résistance : résister à l’envie d’humilier lorsqu’on en aurait la possibilité ; s’arrêter avant de réagir avec violence ; écouter lorsqu’il serait plus confortable d’ignorer ; continuer à voir des personnes là où certains systèmes ne voient que des chiffres, des résultats ou des problèmes.

Je reviens alors à ce matin avec mon fils. Peut-être qu’éduquer consiste, en partie, à intervenir dans ces instants apparemment insignifiants pour transformer ce que nous admirons. Enseigner que la force n’a pas toujours besoin de s’imposer. Que prendre soin demande du courage. Que la justice peut aussi s’exprimer avec douceur. Que la gentillesse ne nous rend pas inférieurs.

Je ne crois pas que la tendresse puisse résoudre tous nos problèmes. Mais je soupçonne que nos progrès resteront insuffisants si nous oublions d’apprendre à prendre soin les uns des autres.

Nous pouvons perfectionner nos outils, réformer nos institutions et multiplier nos capacités. Si nous négligeons notre humanité, nous risquons pourtant de bâtir une civilisation techniquement brillante et profondément appauvrie.

Il est encore temps d’enseigner à nos enfants une autre manière de comprendre la force.

Il est encore temps d’élever des dinosaures gentils.

Pour aller plus loin :

Une chose en amène une autre

O.M. / RADIO

La radio de la maison

Le monde, à un tour de cadran.

La recherche contacte Radio Browser ; Écouter se connecte à la station choisie. Les stations sont des services externes.

Radio Browser ↗