Nous ne sommes pas seuls dans notre solitude
Une expérience de solitude, de reconstruction et de liens humains, entre le Chili et la France.
Première publication : 22 octobre 2023 · révisé le 27 octobre 2026 · version originale en espagnol ↗
Nous ne sommes pas seuls dans notre solitude
Il existe des expériences que certaines personnes ne connaîtront jamais : la faim extrême, la perte d’un proche ou certaines formes de souffrance. Mais il en est une qui nous a probablement presque tous visités un jour : la solitude.
Je suis Chilien et je vis en France. Je suis arrivé en suivant mon cœur, laissant de l’autre côté de l’océan ma famille et mes amis.
Lorsque j’ai écrit cet article pour la première fois, je traversais les conséquences d’un divorce qui m’avait profondément isolé. Mes enfants étaient alors ma principale raison de continuer à avancer. J’ai appris, petit à petit, à vivre avec cette compagne froide qui semblait s’être installée à mes côtés sans invitation.
Cette expérience m’a poussé à étudier la solitude et, surtout, à cesser de la fuir. Aujourd’hui, j’aimerais partager une partie de ce que j’ai appris.
L’omniprésence de la solitude
Je me souviens d’une chanson de Stromae dans laquelle l’artiste joue avec une idée simple : nous ne sommes pas les seuls à être seuls. Ce paradoxe m’a bouleversé.
Au milieu de la solitude, nous avons parfois l’impression de vivre quelque chose d’exceptionnel, comme si personne ne pouvait nous comprendre. Pourtant, il s’agit d’une expérience extraordinairement répandue. En 2025, l’Organisation mondiale de la Santé a publié un rapport estimant qu’environ une personne sur six éprouve de la solitude. Ses conséquences peuvent toucher aussi bien la santé mentale que physique.
Nous sommes hyperconnectés, mais la possibilité de communiquer à tout moment ne garantit pas que nous nous sentions accompagnés.
Aux Pays-Bas, une chaîne de supermarchés a même mis en place des caisses où l’on prend davantage son temps, afin que les personnes qui le souhaitent — notamment des personnes âgées — puissent échanger quelques mots. Derrière ce geste presque banal se cache une vérité importante : il ne faut pas toujours un grand événement pour se sentir moins seul. Il faut parfois simplement une rencontre.
Comprendre que mon expérience était partagée m’a aidé à la regarder autrement. La solitude peut nous pousser à nous concentrer entièrement sur notre souffrance. Non parce que nous serions égoïstes, mais parce que nos besoins affectifs réclament de l’attention. Nous avons besoin de tendresse, de contact et de compagnie. Il n’y a aucune honte à cela.
Quand personne ne vient nous chercher
Parfois, la solitude nous laisse dans l’attente. Nous attendons un appel, un message, une visite. Nous espérons que quelqu’un découvrira notre souffrance sans que nous ayons à l’expliquer.
Cette attente est compréhensible, mais elle peut devenir une prison. Il arrive un moment où nous devons lever les yeux et reconnaître que les autres ont eux aussi des difficultés, des obligations et des blessures dont nous ne savons peut-être rien. Ils ne peuvent pas toujours venir nous chercher.
Ce constat peut faire mal, mais il peut aussi nous rendre une part de liberté. Cela ne veut pas dire qu’il faut tout affronter seul, ni que demander de l’aide ne sert à rien. Cela veut dire que nous pouvons commencer à agir, avant même de rencontrer quelqu’un capable de nous accompagner.
Lorsque nous avons le sentiment de dériver, un premier mouvement, même infime, peut transformer notre rapport à l’océan.
Apprendre à apprécier sa propre compagnie
La solitude peut nous offrir quelque chose dont nous ne mesurons pas toujours la valeur : du temps. Du temps pour découvrir des intérêts, retrouver des activités oubliées, apprendre, lire, marcher ou mieux nous connaître.
Je ne veux pas idéaliser l’isolement. La solitude subie peut être terriblement douloureuse, et personne ne devrait se sentir obligé de l’aimer. Mais nous pouvons nous demander que faire du temps dont nous disposons.
Parfois, ce qui ressemblait à un vide devient un espace où reconstruire certaines parties de notre vie. Il ne s’agit pas de devenir autosuffisants. Nous sommes des êtres profondément sociaux. Il s’agit d’apprendre à habiter notre propre compagnie tout en construisant de nouveaux liens.
Ne pas trop exiger de soi
Lorsque nous traversons une période difficile, nous voulons souvent en sortir immédiatement. Nous exigeons de nous-mêmes d’aller mieux, de retrouver notre motivation et de redevenir la personne que nous étions.
Mais se reconstruire prend du temps.
J’aime imaginer ce processus comme un feu que l’on allume pendant une nuit froide. Au début, la flamme est minuscule. Elle éclaire à peine nos mains et il faut la protéger du vent. Si nous exigeons qu’elle nous réchauffe tout de suite, nous serons déçus. Avec de la patience, de petits soins et parfois de l’aide, le feu grandit.
Le premier pas consiste quelquefois à se lever, à préparer un bon repas ou à sortir marcher. D’autres fois, ce sera appeler quelqu’un, accepter une invitation ou demander un soutien professionnel. Ces petits gestes ne sont pas insignifiants. Ils participent déjà à notre reconstruction.
Se souvenir que l’avenir peut changer
Viktor Frankl, psychiatre et survivant des camps de concentration nazis, a écrit sur l’importance des liens, des souvenirs et du sens personnel dans les situations extrêmes. Son histoire n’est pas une recette universelle pour traverser la souffrance. Mais elle nous rappelle que la vie ne se réduit pas à la douleur que nous éprouvons aujourd’hui.
Dans mes propres moments difficiles, me souvenir des personnes rencontrées et imaginer celles que je pourrais encore connaître m’a aidé à élargir mon horizon.
Nous ne pouvons pas garantir que demain sera meilleur. Mais nous ne devons pas non plus confondre notre situation présente avec notre destin définitif. Les personnes changent. Les circonstances changent. Nous pouvons rencontrer de nouveaux amis, renouer des relations, construire une famille, découvrir des communautés et d’autres manières d’appartenir à quelque chose.
Et, pendant ce temps, nous pouvons aussi accompagner quelqu’un. Peut-être qu’une personne attend justement la conversation que nous sommes capables de lui offrir.
Peut-être qu’après avoir longtemps cherché un peu de chaleur, nous découvrirons que nous savons nous aussi allumer un feu pour les autres.
Nous ne sommes pas seuls dans notre solitude. Et le comprendre peut être le début d’une nouvelle manière d’être ensemble.
Pour aller plus loin :
- Rapport de l’OMS sur la solitude et le lien social (2025)
- Marisa G. Franco — Le secret pour se faire de nouveaux amis à l’âge adulte (TED, en anglais)
- Nous sommes faits pour être touchés : que se passe-t-il quand nous ne le sommes pas ? (TED Ideas, en anglais)
- La solitude, problème répandu dans de nombreux pays — Université de Sydney (en anglais)
- Les mécanismes évolutifs de la solitude — Cacioppo et al. (en anglais)
- La solitude, la créativité et le bien-être — Muy Interesante (en espagnol)
- Le problème croissant de la solitude — The Lancet (en anglais)